Un stand de vide-grenier. — pIxabay/Jackmac

  • Certains d’entre nous ont un mal fou à se débarrasser des objets, vêtements, papiers…
  • Cette possession est l’expression d’une forme de nostalgie.
  • Mais elle reflète aussi le regard fantasmé que nous portons sur nous-même et peut entraîner des conflits avec notre entourage.

Certains de nous ont des points communs avec les écureuils. Car ils ont tendance à faire des réserves et à entasser des affaires dont ils ne se débarrassent que très rarement. En pleine période des ménages de printemps, ils restent de marbre et continuent à bourrer leurs armoires. Dans un ouvrage intitulé Ça peut toujours servir. Pourquoi avons-nous du mal à jeter, qui vient de paraître, Guillemette Faure décortique cette tendance à tout conserver, que ce soit de la paperasse, des vêtements, des échantillons gratuits, des tonnes de sacs en tissu, des chargeurs d’appareils qui n’existent plus, des savons d’hôtels, des boutons dépareillés, des magazines… « Sans compter les collectionneurs, qui vont compiler des objets qu’ils seront fiers de montrer », observe Mélanie Fouré, psychologue.

Un penchant conservateur que l’on justifie parfois par des prétextes : « Nous gardons aussi des doublons en prévision des disparitions mystérieuses », ironise ainsi Guillemette Faure. D’autres prétendent aussi conserver des vieux vêtements pour pouvoir les vendre lors de vide-greniers ou sur Le bon Coin. « C’est souvent le prétexte de pouvoir conserver un objet un peu plus longtemps. Car il existe une plus grande probabilité de le conserver que de le vendre », estime Mélanie Fouré. « Et ce n’est pas parce que nos affaires pourraient servir à d’autres qu’ils en ont envie », ajoute Guillemette Faure. D’autres voient dans cette habitude à trop stocker un atavisme familial : « Ce n’est pas faux car les grands-parents qui ont connu le rationnement en période de guerre ont pu transmettre à leurs enfants la peur de manquer, qu’eux-mêmes ont fait passer à leurs propres enfants », souligne Mélanie Fouré.

Des objets mémoires de nos vies

Si beaucoup d’entre nous ont du mal à se débarrasser des choses, c’est d’abord par sentimentalisme. « Parce que les objets nous rattachent aux personnes que nous aimons », explique Mélanie Fouré. « On considère qu’on garde ses proches au chaud en conservant précieusement les trésors qu’ils nous offrent », abonde Guillemette Faure. « Les objets sont vecteurs de mémoire et marquent les étapes d’une vie. Le fait d’être trop attaché à ces signes du passé peut être aussi une manière de refuser le présent », souligne aussi Christine Ulivucci, psychanalyste transgénérationnelle*. Cette possession qui est l’expression d’une forme de nostalgie prend encore davantage de sens pour nous, lorsque des choses nous rappellent un proche décédé, souligne l’auteur : « Les objets portent une énorme charge affective quand la personne à laquelle ils appartenaient disparaît », insiste-t-elle.

D’ailleurs, cette tendance à conserver les choses « peut être aussi l’une des conséquences de l’histoire traumatique qui s’est cristallisée dans la mémoire émotionnelle d’un individu : un deuil, une séparation brutale… On va se rattacher aux objets, au concret, pour se sentir moins seul », analyse Mélanie Fouré. « La perte brutale d’un proche, un exil, une spoliation, une expulsion, peuvent conduire une personne à s’entourer d’objets, à les intégrer dans son monde intérieur. C’est une sorte de protection, une enveloppe rassurante. Plus il y a d’objets, moins il y a de vide », renchérit Christine Ulivucci.

Des objets qui révèlent ce que nous voudrions être

Mais cette propension à archiver reflète aussi le regard fantasmé que nous portons sur nous-même, comme l’observe Guillemette Faure : « Garder des choses qui peuvent toujours servir nous aide à assumer notre statut de consommateur. Détourner, récupérer, est un signe de distinction sociale, une façon de ne pas succomber au jetable prête à consommer », écrit-elle. Et le fait de conserver certaines choses est aussi une manière de rêver la personne que nous rêvons d’être, selon l’auteur, qui prend l’exemple des vêtements trop petits conservés dans nos armoires : « Pour me séparer de ces affaires, il faudrait que j’accepte de me voir comme je suis : quelqu’un qui prend du poids avec les années ou qui fait des mauvais achats », estime-t-elle.

Nos bibliothèques remplies de livres que nous ne relirons jamais sont aussi révélatrices de l’image que l’on veut donner de nous : « Avoir des livres chez soi a longtemps été un indicateur de statut social », constate Guillemette Faure.

Que de temps et d’énergie perdus !

Lorsqu’elle n’est pas maladive, cette habitude à entasser toutes sortes d’objets n’est pas si grave. Mais pose quand même question. Tout d’abord sur son manque de sens, comme le souligne Guillemette Faure : « Les objets « qui peuvent toujours servir » deviennent inutilisables parce qu’ils sont inaccessibles au fond de nos placards ». Et lorsque l’on se souvient de leur existence, on perd du temps et de l’énergie à les chercher. Sans compter le temps que l’on passe à ranger les choses, à trier le contenu de nos tiroirs. Sans en avoir conscience, cette accumulation compulsive nous fait aussi tomber dans les tactiques des distributeurs pour nous faire acheter plusieurs produits à coups de promotions ou des objets que l’on ne va utiliser qu’une fois.

L’effet de ce travers sur nos enfants n’est pas idéal non plus. Car « le fait d’avoir trop de choses sous les yeux », les pousse « à un zapping permanent, les empêchant d’explorer et d’exploiter ce qu’ils ont », constate Guillemette Faure. Et cette tendance à stocker n’est pas neutre sur les finances de nombreuses familles, obligées de dépenser plus pour se payer un logement suffisamment spacieux, voire un box. « Au final on croit posséder les choses, alors qu’elles nous possèdent », résume Guillemette Faure.

Une atteinte du territoire de l’autre

Notre vie relationnelle peut aussi être gâchée par cette manie de conserver. « C’est un sujet de conflit qui peut même entraîner des séparations. Car les membres du couple se livrent une guerre des territoires », constate Mélanie Fouré. « Certaines personnes peuvent aussi se couper de leur entourage car elles auront trop honte d’inviter chez elles », souligne Christine Ulivucci.

Des soucis qui peuvent conduire certains de nous à avoir un déclic et à enfin entamer le nettoyage de printemps si longtemps reporté. « Un déménagement ou une rencontre amoureuse peuvent aussi pousser à faire le tri », observe Christine Ulivucci. S’imaginer que ses enfants auront à ranger son logement après son décès fait aussi partie des moteurs pour commencer à se délester. « Au début, c’est douloureux, mais on finit par trouver du plaisir à être allégé du superflu et à regagner de l’espace », constate Mélanie Fouré. « Faire le tri, c’est passer à l’action et l’on en éprouve forcément une satisfaction », abonde Christine Ulivucci.

 

*Ça peut toujours servir. Pourquoi avons-nous du mal à jeter, Guillemette Faure, Stock, 2018,17,50 euros.

**Psychogénéalogie des lieux de vieChristine Ulivucci, Payot, 2017, 8,80 euros

 

 


Delphine Bancaud,  — 

https://www.20minutes.fr/societe/2257415-20180504-video-pourquoi-certains-tant-mal-separer-objets