Photo d’illustration © Michael LUMBROSO/REA


Contrairement à une idée répandue, il ne suffit pas de se frapper le poitrail en répétant « République, République ! » pour restaurer l’autorité à l’école. Il faut des bras, des volontés, des soldats de l’éducation qui abandonneront leur confort et leurs illusions pour écoper le navire qui menace de faire naufrage.

Nora Bussigny, qui a raconté sur Le Point.fr ses premiers pas comme surveillante d’un collège classé REP en région parisienne, fait partie de ces soldats. Elle vient de publier Survaillantejournal d’une pionne de banlieue (Favre) où elle raconte son quotidien, parfois absurde, parfois touchant, souvent effarant : violences avec armes, drogues, intolérance, imprégnation de discours religieux, sexualité brutale… Rien ne semble épargner cet établissement presque ordinaire, qui loin d’être un sanctuaire, subit de plein fouet les maux du quartier qui l’entoure.

Nora Bussigny raconte « l’envers du décor de la pionne qui bosse pour payer ses études à la Sorbonne » et assiste, impuissante, à l’érosion de sa volonté d’enseigner au fur et à mesure des journées qui s’enchaînent dans l’établissement. Même le personnel encadrant semble, parfois, avoir renoncé. Lorsqu’un élève tabassé se retrouve aux urgences, le principal – dont le passe-temps favori est de jouer à Candy Crush – s’agace : « L’élève est-il mort ? Alors, ça peut attendre lundi. J’ai un dîner et je suis pressé. » Extraits.

Sanctions

Les sanctions étaient quasiment proscrites par le chef d’établissement, qui jugeait les conseils de discipline aussi épuisants qu’inutiles et le fait de confisquer un téléphone complètement désuet (il rendait d’ailleurs aux élèves leurs téléphones confisqués par nos soins). Cette presque liberté était d’ailleurs agréablement ressentie par les élèves, certains n’hésitant pas à nous rétorquer après un sermon « t’façon on fait ce qu’on veut ! » Entre bagarres à coups de poing, insultes devenues mode de communication, absentéisme coutumier et surtout utilisation de bombes lacrymogènes, l’anarchie atteignit son apogée un mercredi, jour où nous étions une fois encore en sous-effectif (merci Abdel).

Armes

« Y a des mecs du lycée à côté ils ont essayé de me draguer y a deux jours alors que j’étais sortie acheter de la bouffe. Ils ont commencé à me suivre et comme je leur répondais pas ils m’ont traitée de pute. Je leur ai dit que j’sortais avec Youssef et ils ont dit qu’ils s’en battaient les couilles. Du coup j’lui en ai parlé et il est devenu ouf. Il les a menacés avec Moha et Kevin et du coup ils ont prévu de se taper tout à l’heure à treize heures […]. » Je retins ma respiration, le récit était certes impressionnant, mais des rumeurs de bagarres collège/lycée, nous en entendions toute l’année et au final tout s’annulait devant la couardise de chacun. Je lui expliquai alors cela, mais elle s’exclama : « Tu comprends rien ! Ils ont des armes ! Tous ! ! ! »

« Pute » ou « beurette » ?

La « pute » tire ses dérivatifs dans plusieurs langues, y compris l’argot, ce qui offre aux jeunes filles un panel de synonymes conséquent pour mieux s’insulter entre elles. La « keh », diminutif de « kahba » (que l’on retrouve dans la langue arabe « qahba »), la « tshoin » (dérivatif ivoirien « tchoin ») ou encore la « tcheubi » (verlan américain de « bitch ») m’ont posé le plus de fil à retordre […]. La « beurette » était l’insulte absolue pour une jeune musulmane. […] Elles me firent alors l’un de mes premiers cours de sociologie de la banlieue. En gros une beurette c’est une rebeu qui est une grosse pute. […] La meuf elle a pas compris que faut pas se maquiller comme une chienne. […] Genre plein de fond de teint, des habits méga moulants de pute, elles veulent que baiser et tout. […] Elles ont des gros eins’ [seins] et un gros cul, des michto’ [profiteuses] tu vois l’genre ? »

Religion

Monsieur B., chrétien converti à l’islam […], m’avait d’emblée inspiré une certaine antipathie en raison de sa froideur […] et de sa volonté farouche d’éviter tout échange superflu avec ses collègues. « Samy, l’ancien surveillant, cachait son exemplaire du Coran derrière un roman », me raconte Lola. Mais Monsieur B., lui, n’avait aucune envie d’être discret. « Il a lu le Coran à haute voix en perm’ aux gamins. Même nous, on lui avait fait la remarque que ça se faisait pas, mais s’en foutait, il ne voulait pas changer. Il a fini par arrêter quand le principal l’a convoqué », m’expliqua Solange. Mais là où Monsieur B. a commencé à nous intriguer, c’est quand il s’est mis à masquer la porte vitrée de son bureau avec des feuilles blanches alors qu’il recevait des élèves. […] Des rumeurs circulaient : il aurait encouragé des élèves à prier. […] Emmanuel, le gestionnaire ne les contredit pas. « […] En fait là où il pose le plus problème, c’est quand il se rend au domicile des familles, officiellement pour parler de l’enfant, mais c’est pour mieux juger leurs modes de vie qu’il trouve dépravés. On a eu pas mal de plaintes de familles qui ont vu leurs opinions religieuses violemment critiquées, bien que la moitié soit musulmane. Il a toujours une remarque désobligeante à leur faire sur la façon d’élever leurs gosses, éloignés à ses yeux de la “vraie religion”. »

Religion (encore)

Je tombai des nues en voyant Lola, une de mes collègues, m’alpaguer en me chuchotant : « Tu veux connaître le secret de ta petite Anaïs ? » J’acquiesçai bien évidemment. « Eh bah, dis-toi qu’elle n’a pas seulement grossi, elle est enceinte ! C’est l’infirmière qui s’occupe d’elle qui me l’a dit, mais attention on n’est pas censé le savoir ! » C’était absolument impossible : Anaïs avait à peine treize ans et demi ! C’est une enfant, elle ne pouvait pas en porter un ! […] Anaïs fut contrainte de s’absenter, non seulement à cause de la découverte de son état par ses camarades – qui ne cessèrent de la harceler –, mais surtout en raison de la grossesse qui l’épuisait et l’empêchait de suivre sereinement son programme de quatrième. […] « Pourquoi n’a-t-elle pas fait avorter sa fille quand il en était encore temps ? » se demandèrent certains de ses profs. Nous apprîmes que la mère, qui venait elle-même d’accoucher quelques mois plus tôt, s’opposait farouchement à une IVG. Était-ce pour des raisons religieuses ? J’avais en effet remarqué la petite croix en or qu’Anaïs portait autour du cou, mais je n’en savais pas plus. Il était désormais trop tard de toute façon, Anaïs était déjà à six mois de grossesse, six mois durant lesquels elle semblait avoir nié la réalité.

Survaillante, journal d’une pionne de banlieue, par Nora Bussigny, éditions Favre, 161 pages.

 

 

 

 


PAR Publié le  | Le Point.fr

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