Le port de la cravate reste la norme, notamment dans les secteurs de la banque et de la finance. (TAWAN BOONNAK / EYEEM / GETTY IMAGES)


En 2010, la révélation d’un dress code strict dans la banque UBS avait fait scandale. Parmi les instructions destinées aux salariés contenues dans ce « document proprement hallucinant », selon Rue89, le port « absolument impératif » de la cravate pour les hommes. Près de dix ans plus tard, la cravate s’efface petit à petit du monde du travail, sans fracas.

Depuis juillet 2017, le port de la cravate et de la veste n’est plus obligatoire pour les députés français. En juillet 2018, c’est le cabinet d’audit PwC (PricewaterhouseCoopers), spécialisé dans les missions d’audit, d’expertise comptable et de conseil, qui a aboli tout code vestimentaire pour ses salariés. Une contrainte que de plus en plus d’entreprises et d’administrations, en France, ont décidé d’abandonner.

« Un symbole d’autorité et de respect »

Inexorablement, la cravate perd de sa superbe. Un « abandon progressif » constaté par Serge Carreira, maître de conférences à Sciences Po Paris et spécialiste du luxe et de la mode : « On l’impose de moins en moins de manière systématique à tout le monde au sein d’une entreprise. » Toutefois, il existe des secteurs qui résistent à la tendance. « Dans le monde de la finance, dans la haute administration, la cravate reste quelque chose de statutaire, estime Serge Carreira. C’est un symbole d’autorité et de respect vis-à-vis de ses interlocuteurs, de ses clients… »

\"Bienséance\", \"respect\", \"autorité\"... sont autant de justifications invoquées pour expliquer le port obligatoire de la cravate.
« Bienséance », « respect », « autorité »… sont autant de justifications invoquées pour expliquer le port obligatoire de la cravate. (WESTEND61 / WESTEND61 / SIPA)

 

Un formalisme qui n’est pas toujours très bien compris par les principaux intéressés. Josselin travaille pour une banque d’entreprise, il est analyste crédit, il n’est pas en contact avec les clients et, pourtant, il doit se plier à une règle qu’il juge « ridicule ».

Il faudrait m’expliquer en quoi le costume-cravate est nécessaire pour passer sa journée devant des tableaux Excel.Josselin, employé d’une banque d’entrepriseà franceinfo

Cet été, en raison des fortes chaleurs et « après négociations », le jeune homme a obtenu le droit de tomber veste et cravate. « Mais avant la rentrée de septembre, mon supérieur m’a rappelé qu’il fallait les remettre en m’expliquant qu’il s’agissait d’une question de bienséance… » poursuit Josselin, dubitatif. Une « contrainte » aussi pour Aymeric, fiscaliste qui n’est pas non plus en contact avec des clients. « Le costume-cravate représente un budget, mais dans le secteur financier, on s’y conforme. C’est un mélange entre obligation et mimétisme », décrit-il.

« Etre en costume-cravate, c’est un peu comme le bleu de travail, ça rend les gens neutres », souligne aussi Aymeric, qui évolue dans un univers professionnel essentiellement masculin. C’est justement pour « casser les codes » et montrer qu’on peut être « bien habillé et professionnel sans tous se ressembler en costume-cravate gris ou bleu » que Nicolas, collaborateur parlementaire, a décidé de s’émanciper. « Ça a été remarqué, mais je suis soutenu par ma hiérarchie, c’est une petite liberté qui compte beaucoup au quotidien », poursuit-il.

« La fin de l’uniforme professionnel »

Mais pour lâcher la cravate, il a fallu « de l’assurance et de la légitimité » à Nicolas. Au début de sa carrière, lors d’un stage dans un ministère, il respectait strictement le costume-cravate « pour être pris au sérieux malgré l’âge » et « pour ne pas offrir une fenêtre de tir sur sa crédibilité. »

Si vous venez d’arriver dans un ministère, que vous êtes jeune et qu’en plus, vous vous faites remarquer pour votre façon de vous habiller, le risque est grand qu’on juge moins votre travail que votre personne. Donc je mettais tout le temps une cravate.Nicolas, collaborateur parlementaireà franceinfo

Même si elle « tend à s’estomper », la cravate reste donc « un signe extérieur de sérieux, d’autorité et de compétence », explique Thomas Chardin, fondateur et dirigeant de l’agence Parlons RH (ressources humaines). Il pointe un paradoxe : « Vous ne ferez pas confiance à votre banquier s’il vous reçoit en T-shirt, short et tongs. Pour autant, ce n’est pas parce qu’il porte une cravate, qu’il sera compétent. » Toutefois, Thomas Chardin constate un « recul de ces normes, du standard et de tout ce qui se rapporte à une forme d’uniforme professionnel. L’entreprise s’ouvre pour être en résonance avec la société. »

Dans le monde du travail aujourd’hui, on va privilégier l’autonomie et la responsabilité en matière vestimentaire.Thomas Chardin, dirigeant de Parlons RHà franceinfo

Et lors de l’entretien d’embauche ? « La cravate est certes moins incontournable, mais il faut garder à l’esprit que l’obligation de la porter ou non est liée à la culture de l’entreprise, elle peut incarner une forme de respect de l’autre, par exemple », explique Guillaume Pestier, directeur commercial de CCLD Recrutement, cabinet de recrutement commercial et distribution. « Dans le doute, il vaut mieux en mettre une, quitte à l’enlever ultérieurement », conseille-t-il.

« La dictature du cool »

Et lorsqu’ils sont libres de leur choix, les salariés laissent leur cravate au placard. Deux raisons principales : l’abandon d’une contrainte et l’image vieillotte de l’accessoire. « Porter une cravate, cela demande un effort : il faut faire un nœud, ça impose de mettre une chemise, avec le bon col, c’est une coordination de plus en couleurs, en matières… » énumère Marc Beaugé, journaliste mode de M Le Monde et directeur de L’Etiquette, nouveau magazine consacré à la mode masculine. Davantage de confort et de simplicité donc, et l’abandon d’un accessoire « qui n’est plus synonyme de succès, mais de ringardise », souligne Marc Beaugé.

On est dans une époque où les grands puissants, ceux qui entreprennent, à la tête des Gafa (Google, Apple, Facebook et Amazon), portent des T-shirts.Marc Beaugé, journaliste modeà franceinfo

Mark Zuckerberg, fondateur de Facebook, lors d\'une conférence à San José (Californie, Etats-Unis), le 18 avril 2017.
Mark Zuckerberg, fondateur de Facebook, lors d’une conférence à San José (Californie, Etats-Unis), le 18 avril 2017. (ANDREJ SOKOLOW / DPA / AFP)

 

Dans certains secteurs, on assiste même à une surenchère. On ne doit pas paraître sérieux, car ce terme est synonyme d’austérité et de manque de créativité, on doit faire preuve d’audace. C’est ce que Thierry, directeur conseil dans une grosse agence de communication parisienne, appelle « la dictature du cool ». « Dans mon milieu professionnel, les baskets ont une symbolique bien plus puissante que la cravate », note le trentenaire.

Résultat : s’il fait parfois le choix d’en porter une, c’est « par plaisir, pour l’élégance et le chic, et, parfois face à des clients importants ». Mais la situation est assez rare pour que « cela devienne un sujet de conversation à l’agence », s’amuse Thierry.

Dans l’univers des start-ups ou dans les milieux créatifs, la cravate peut clairement apparaître antinomique.Guillaume Pestier, directeur commercial de CCLD Recrutementà franceinfo

Journaliste, Jérôme fait lui aussi figure d’intrus avec une cravate au sein de sa rédaction. Un choix qu’il a effectué au début de sa carrière pour se démarquer de ses confrères, notamment lors des conférences de presse. « Les journalistes sont habillés de la même façon, jeans-T-shirt ou chemise et baskets. Au moins, si on oubliait mon nom ou mon média, mes interlocuteurs pouvaient se dire : ‘Ah oui, le mec avec la cravate’« , raconte-t-il.

La cravate n’a donc pas tout à fait dit son dernier mot. « Elle est sortie de la sphère de l’uniforme pour devenir un accessoire de mode à part entière », estime Serge Carreira, maître de conférences à Sciences Po Paris. « Les nouvelle générations portent des cravates très fines qui sortent du schéma classique avec un costume. Elle est plus rock, comme le fait par exemple le créateur Hedi Slimane », note le spécialiste de la mode.

Lors du défilé Saint Laurent par Hedi Slimane, le 19 janvier 2014, à Paris.
Lors du défilé Saint Laurent par Hedi Slimane, le 19 janvier 2014, à Paris. (CHRISTOPHE ENA / AP / SIPA)

Marc Beaugé refuse également d’enterrer la cravate. « J’aimerais qu’on la porte par plaisir, qu’on se rende compte que c’est cool d’être bien habillé », espère le « monsieur mode » du Monde. S’il regrette l’effacement progressif de la cravate, le journaliste estime « qu’il vaut mieux pas de cravate qu’une cravate mal portée » : « Quand elle est mise sous la contrainte, elle est souvent très mal portée. » Lyrique, Marc Beaugé assure que le costume-cravate reste « le vêtement ultime, l’absolu du vêtement ». « Cela fait 300 ans qu’il existe en l’état, très peu de vêtements traversent les époques à ce point, constate-t-il. Même s’il y a des hauts et des bas, il y aura toujours des hommes en costard-cravate. »