Tom Brady et ses appels — SIPA


  • Le Superbowl, c’est dimanche.
  • A cette occasion, on vous parle un peu de la tactique dans le foot américain.

Si vous comprenez quelque chose au foot américain, c’est qu’on vous l’a mal expliqué. L’historien Henry Laurens ne nous en voudra sans doute pas trop d’avoir repris à notre sauce l’une de ses plus célèbres citations pour s’attaquer à un vrai problème de société : la tactique au foot US.

Parce que dimanche soir c’est Superbowl et que comme d’hab, vous allez en profiter pour regarder votre seul match de ce sport de l’année (c’est bien dommage d’ailleurs, mais c’est un autre débat). Mais pas notre collègue Thibaut du service politique, qui n’aime rien de manière générale, et surtout pas le foot américain : « J’ai l’impression que les joueurs sont complètement débiles. On leur dit tout ce qu’il faut faire, où il faut aller. Il n’y a pas de place à l’imagination, ils sont robotisés. »

On vous live le Superbowl dimanche soir à 23h30
On vous live le Superbowl dimanche soir à 23h30 – 20 Minutes

Notre amour pour ce sport ne doit pas nous aveugler : Thibaut a raison. Un peu. « C’est le seul sport au monde où chaque action est une attaque placée et pour chacune on va avoir une tactique écrite sur papier, codifiée avec des appellations. Il n’y a pas une seule action qui n’est pas dessinée avant », présente Paul Durand, quarterback et responsable sportif d’un des principaux clubs français, le Flash de la Courneuve.

Pour résumer ça aux plus néophytes d’entre vous : chaque action de jeu démarre sa combinaison pré-écrite et pré-travaillée où chaque joueur sait exactement ce qu’il a à faire. En attaque comme en défense. Ce qui implique une « très grosse préparation tactique en amont », poursuit Paul Durand. Voilà dans les grandes lignes, en ultra-simplifié, comment marche le « sport PowerPoint » par excellence :

>> Le playbook : C’est la bible de chaque équipe, dans laquelle on trouve tous les schémas de jeu avec leurs appellations. Elle est écrite et travaillée à l’entraînement lors de la préparation de la saison, pendant près d’un mois, et peut parfois s’étaler sur plusieurs saisons. En NFL, le championnat américain, elle peut faire de 300 à 700 pages, avec plusieurs tactiques par pages pour les schémas les plus simples. Chaque joueur doit connaître le playbook sur le bout des doigts. Et éviter de le laisser traîner à la photocopieuse, forcément.

Une page du playbook des Dallas Cowboys en 2006 (n'essayez pas de comprendre)
Une page du playbook des Dallas Cowboys en 2006 (n’essayez pas de comprendre) – Capture d’écran

>> Le gameplan ou call-sheet : Si vous regardez parfois quelques matchs de NFL, c’est cette immense feuille plastifiée que les entraîneurs se trimballent le long de la touche. Sur cette feuille, on y trouve une version simplifiée du playbook : à toutes les situations de jeu sa réponse tactique, composée à l’avance avec les caractéristiques de l’équipe adverse. Exemple : si je suis en 2e tentative et 5 yards à parcourir, je choisis parmi ma présélection de tactiques pour « 2e tentative et moyenne distance » et j’opte pour la « X 25 RED » dont l’objectif est de créer une brèche suffisante pour offrir ces 5 yards à mon coureur (c’est schématique, hein) par rapport aux points faibles de l’adversaire.

>> L’appel : Entre deux jeux, le coach ou plus généralement les coordinateurs offensifs ou défensifs décident d’une tactique pour la prochaine action. Ils la transmettent via micro à leur meneur de jeu, le middle-linebacker pour la défense et le quarterback pour l’attaque, équipés d’oreillettes. A eux ensuite de transmettre ladite tactique via des appels et des signaux à leurs dix coéquipiers.

Et c’est là qu’intervient la magie. Et que Thibaut a tort, surtout. « Entre ce qui est écrit sur le papier et ce qui se passe sur le terrain, ce n’est jamais comme on l’avait prévu et c’est là que le joueur entre en jeu, assure le QB du Flash. C’est trop facile de dire « on a qu’à suivre ce qui est écrit sur le papier ». Dans ces cas-là les défenses font pareil… C’est justement-là que ça devient intéressant, c’est un jeu d’échec entre les entraîneurs sur comment appeler le meilleur jeu défensif contre le meilleur offensif. »

Le coach de San Francisco Kyle Shanahan avec le gameplan
Le coach de San Francisco Kyle Shanahan avec le gameplan – SIPA

Et l’on donne obligatoirement la place à l’improvisation. Parce que si un jeu est écrit à l’avance, il comporte en lui-même plusieurs options de réactions en fonction de l’adversaire. Durand, toujours :

Si on prend un jeu de passe, le quarterback a toujours cinq options différentes où il peut lancer le ballon sur une seule action. Son choix va dépendre du déplacement de la défense, de sa lecture du jeu. De même, sur un jeu de course au sol, si les o-line (les « gros » chargés de créer de l’espace pour le « rapide » qui porte le ballon), savent de manière très codifiée ce qu’ils ont à faire, le running back doit faire sa lecture des espaces en trois ou quatre secondes. L’action dans son déroulé ne se passe que rarement comme prévu, c’est pour ça qu’il faut avoir une maîtrise totale de son jeu et de ses schémas. Et qu’il doit être capable de faire preuve de créativité. »

Sans compter qu’aujourd’hui, « on tend en attaque de plus en plus vers des jeux d’influence (pour brouiller les pistes) et de lecture après départ du ballon (en fonction du déplacement des défenseurs) », précise Philippe Gardent, consultant foot us pour BeIN Sports, qui diffusera le Super Bowl dimanche soir à partir de 23h.

Quant à la défense, c’est un art de l’ajustement. Gardent, ancien défenseur en NFL, explique : « Le jeu est clairement préétabli en attaque, mais en défense, ce n’est que de la réaction. Si l’on se trompe de lecture au moment où l’attaque se développe, c’est fini. On a tendance à ne voir que les gros jeux offensifs et c’est pour ça que le grand public adhère à ce sport. Mais en défense, si tu n’as pas de tête, tu ne peux pas jouer. Je dis toujours : le foot américain est un jeu à 11 contre 11 ou c’est l’équipe qui gagne le plus de 1 contre 1 qui l’emporte. La tactique te met en situation de un contre un mais c’est la technique individuelle qui te le fait gagner. »

Bref, le joueur de foot américain n’est pas exactement le simplet que Thibaut décrivait. Non seulement il doit bachoter un bouquin de 700 pages bourrées de schémas indigestes, mais en plus il doit être capable d’être dans un timing parfait et de prendre la bonne décision en une nanoseconde. C’est aussi la beauté de ce sport : toute la puissance collective s’exprime dans l’instantanéité d’une action de cinq secondes. Puis une autre. Puis une autre. Puis… Gardent :

« Si on avait plus d’émissions en dehors des matchs, on aurait l’opportunité de montrer ce que chacun doit faire, à quel point l’intelligence de chacun permet à tout le monde d’être sur la même longueur d’onde pour une simple passe de 10 ou 15 yards. »

Quelque part, le football américain, si on n’aime pas, c’est qu’on comprend pas. La puissance tactique de ce sport est saisissante quand on a le courage d’aller au-delà de la première impression absconse. « Le foot us, c’est le sport d’échec par excellence », conclut Gardent. « C’est un des seuls sports ou la tactique prend autant le pas sur le jeu, poursuit Paul Legrand. Au basket, il y a grand maximum 25 systèmes avec attaques placées, au foot et rugby il y a des combinaisons seulement sur des phases arrêtées. »

Le rugby justement, concluons là-dessus. Lointain cousin du foot us, le rugby à 15 nous offre souvent (sauf le XV de France) des combinaisons prémâchées avec des redoublées, des sautées et des courses en travers. Une comparaison viable, pour nous autres européens, à la précision tactique du foot us ? On a demandé à Philippe Gardent, qui a aussi la casquette de préparateur physique de Clermont, en rugby.

« Sur un lancement après touche ou après mêlée dans le timing et l’exactitude de ce que tu dois faire, on est exactement dans la même problématique qu’à chaque jeu au foot US ». Ça devrait parler à Thibaut, ça.


B.V.,  —