Une salle de sport à Paris, en 2015. – AFP PHOTO / BERTRAND GUAY


Bigorexie. Sportolisme. Culte d’Adonis. Depuis plusieurs jours, le sujet de l’addiction au sport refait surface. A l’origine, une confession de l’ancien footballeur Bixente Lizarazu. Invité de Marc-Olivier Fogiel pour la promotion de son livre, l’ancien joueur du Bayern Munich avoue pratiquer le sport à très haute dose. « C’est ma passion. J’ai trouvé mon équilibre comme ça (…), ça a été ma boussole toute ma vie. C’est vrai que je suis un peu excessif. Il y a cette bigorexie, je le sais. Mais je préfère avoir cette maladie, entre guillemets, que d’autres addictions. Simplement, il faut que je sache la gérer ».

Être accro au sport est effectivement reconnu et, depuis plusieurs années, comme une vraie pathologie. Le terme bigorexie – contraction de « big » et « orexis » (appétit) – a été inventé pour qualifier la soif sans limite de certains culturistes dans l’accroissement de leur musculature. Le terme s’est depuis étendu à ceux qui multiplieraient plus que de raison leurs heures en salle de sport ou leurs sorties running.

« On peut trouver des gens accros dans toutes les catégories de pratiques sportives. Même dans un sport anodin comme le golf, il y a des accros: les vacances et les week-ends sont centrés sur le golf, ils vont sur un green qu’il pleuve ou qu’il vente », remarque Dan Véléa, psychiatre-addictologue, un des premiers à s’être intéressé à la question en France.

« Comme dans toute addiction, il y a une focalisation sur un centre d’intérêt du sujet »

Comment reconnaître un bigorexique ou savoir si on est soi-même atteint? « Comme dans toute addiction, il y a une focalisation sur un centre d’intérêt du sujet », reprend Dan Véléa. « On a deux types de critères: le quantitatif, en termes de temps passé à la salle ou ailleurs. Et il y a le critère quantitatif en termes d’intensité. Quelqu’un qui va faire une heure et brûler 2000 calories, c’est quelque chose de très intensif. Et ces personnes-là ne prennent pas le temps de récupérer. Ensuite, il y a l’aspect des blessures, qui sont souvent ignorées ». Un test de dépistage en 21 questions, l’EDS-R (pour « exercise dependance scale-revised ») existe également.

Tomber dans l’addiction au sport démarre selon le psychiatre par « un défaut d’image ou d’estime de soi qui peut pousser à vouloir modifier son image corporelle », dans une société « qui est dans le culte de l’apparence et de la performance ». Mais le cerveau prend aussi rapidement le relais.

« Dans un sport d’endurance, au bout de 40 ou 45 minutes, on a des gens qui ressentent les endorphines produites par l’organisme et qui procurent du bien-être », reprend Dan Véléa. « On a aussi la dopamine, qui est un précurseur de tous les circuits de la dépendance. C’est une molécule du plaisir, qui fait que ces gens sont dans des états euphoriques, et qu’ils outrepassent des douleurs, la fatigue, et tout le reste, et qui peut même pousser au désinvestissement familial ».

« Arriver à distinguer l’activité physique de santé de l’addiction »

Le tableau a de quoi faire peur à tous ceux qui s’imaginaient rechausser leurs baskets pour se remettre au sport avant l’été. D’autant que la bigorexie induit également un phénomène de manque « similaire à celui de la cigarette », assure Jean Fournier. Le président de la Société française de psychologie du sport (SFPS) tient toutefois à rappeler que seuls « les psychologues sont habilités à détecter les personnes qui ont des pathologies » et qu’il faut aussi « arriver à distinguer l’activité physique de santé de l’addiction ». Être accro au sport n’est d’ailleurs pas qu’une question de temps passé, sinon tous les sportifs de haut niveau seraient touchés.

A la SFPS, on met en avant une classification en quatre niveaux pour tenter de détecter les cas les plus graves. « Dans la première, on pratique parce qu’on trouve ça agréable et que ça nous apporte des récompenses. Dans la deuxième, on veut arriver, non pas à se faire plaisir, mais à diminuer les effets du stress. Dans la troisième, on va concevoir sa journée autour d’un programme d’activité physique. Enfin, on va trouver dans la quatrième ceux qui sont carrément addicts, ça devient leur vie: la motivation principale est d’éviter le manque ».

« La difficulté principale, ce sont les gens qui souffrent d’obésité, de diabète et de maladies cardio-vasculaires »

Dans ces cas extrêmes, on ne met pas en place un sevrage drastique du jour au lendemain, mais « on peut ouvrir un cercle ‘occupationnel’ pour d’autres activités: marcher, faire du vélo tranquille, et dans une salle, faire appel à des coachs spécialisés qui sont là pour éviter les excès », poursuit Dan Véléa. Le psychiatre fait toutefois remarquer que si la bigorexie existe bel et bien, elle reste « très difficile à quantifier statistiquement, parce qu’on n’a pas beaucoup d’analyses spécifiques ». Il est donc impossible de déterminer un pourcentage des pratiquants potentiellement atteints.

Dans le domaine de la santé publique, c’est d’ailleurs bien le manque de sport, et pas sa pratique excessive, qui fait le plus de dégâts.

« Pour les gens qui en souffrent, c’est toujours un problème », reprend Jean Fournier. « Mais c’est un faux problème au niveau de la population générale. Il faut replacer cette question dans un contexte de santé publique général.

Ceux qui n’ont pas envie de pratiquer vont trouver ça incroyable. Mais aujourd’hui, la difficulté principale, ce sont les gens qui souffrent d’obésité, de diabète et de maladies cardio-vasculaires. Là on a un problème. Donc parler de ça pour éviter de parler des problèmes du sucre et de la sédentarité, c’est assez facile ».

 

 


Antoine Maes, 04/05/2018 à 06h14

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