Pour la troisième année consécutive, « l’Obs » revient cet été sur plusieurs photos qui ont marqué l’histoire. A la une des journaux, dans les pages de nos livres d’école ou arborées fièrement sur nos tee-shirts, elles ont fait le tour du monde. Mais connaissez-vous l’histoire secrète de ces clichés mythiques ?

La photo la plus vue de tous les temps ?

Vert et bleu profonds. Ombres harmonieuses. Juste ce qu’il faut de nuages épars. Dans la conscience collective, c’est le prototype de l’image artificielle, aux couleurs irréelles. Sauf que tout est vrai. Nous sommes en 2001, et Windows XP (comme « eXPérience ») inonde le monde : jamais un système d’exploitation n’a eu ni n’aura autant de succès. Il régnera parmi les micro-ordinateurs pendant une décennie entière, écoulant probablement plus d’un milliard de licences. Son fond d’écran par défaut, intitulé « Bliss » (extase, en VF), sonne, pour une génération entière mais aussi pour plusieurs continents, comme le seuil du nouveau monde virtuel.

C’est l’une des photos les plus vues de tous les temps, mais aussi celle qui marque le triomphe des banques d’images – paysages apaisés de carte postale, neutres, anhistoriques, impossibles à distinguer de pures créations numériques. Pourtant, « Bliss » a bien une histoire – et n’a pas subi la moindre retouche, hormis un recadrage et une légère intensification du vert.

Après avoir travaillé pour le « Los Angeles Times » et réalisé des missions de documentation pour l’Agence environnementale américaine, le photographe Charles « Chuck » O’Rear, dépêché en 1978 par le « National Geographic » dans la vallée de Napa, grande région viticole de Californie, avait décidé de se spécialiser dans les photos de vignobles. Une passion qu’entretient toujours le natif du Missouri, comme en témoigne son site Wineviews.

Chuck déménage dans la vallée de Napa et commence à photographier cette zone au microclimat méditerranéen dans tous ses détails, publiant plusieurs livres sur l’industrie viticole américaine alors en plein essor. En 1980, il fonde sa propre agence de photos, Westlight.

Extase dans la vallée de Napa

Dans la vallée, c’est en début d’année que l’herbe, toute luisante des pluies de décembre, est la plus belle. Ce jour d’hiver 1996, Chuck, 54 ans, prend la route pour rallier la banlieue de San Francisco, à quelques dizaines de kilomètres au sud, où habite sa future femme Daphne. Comme un orage vient de passer sur les collines, il a pris tout son matériel photographique – au cas où.

« Comme chaque vendredi après-midi, j’allais rendre visite à ma petite amie près de San Francisco », se rappelle le septuagénaire en 2014, dans un entretien rendu public par Microsoft. « Ce jour-là, c’était en janvier, je roulais sur cette petite route de campagne venteuse, et je me suis arrêté : ‘Mon dieu, l’herbe est parfaitement verte, le soleil est de sortie, il y a quelques nuages’. » La colline qui jouxte la Sonoma Highway est alors vierge de toute vigne : celles-ci ont été ravagées quelques années plus tôt par une épidémie de phylloxéra.

 

 

(Interview pour Microsoft)Chuck subit un choc esthétique si violent qu’il s’arrête sur le bord de la route. Il sort son appareil Mamiya R767, qu’il fixe sur un trépied, et choisit une pellicule Fujifilm Velvia, connue pour saturer légèrement les couleurs. « Je pense que cette combinaison a aidé la photo à ressortir encore plus. Avec un 35 mm, je n’aurais pas eu le même résultat », reconnaît-il. Le temps qu’il installe son matériel, d’autres nuages viennent s’ajouter au paysage : « Le ciel est devenu vraiment parfait une fois que j’étais en place. Tout changeait si vite. »

Ciel bleu sur la vallée de Napa. (Charles O’Rear/Microsoft/DJ Amesk via Flickr)

Chuck prend quatre photos. Mais, pour réussies qu’elles soient, elles ne rentrent pas vraiment dans le cadre de son nouveau livre sur la viticulture locale. En 1998, l’agence Westlight est rachetée par l’entreprise d’achat de médias Corbis, propriété d’un certain… Bill Gates, qui nourrit l’ambition de se construire une immense photothèque numérique. Le paysage de la Sonoma Highway y devient une simple « stock photo » disponible à l’achat. Pendant un an, Chuck est missionné par Corbis pour photographier les régions viticoles du monde entier.

Un chèque trop mirobolant pour l’assurance

Deux ans plus tard, O’Rear est contacté par l’équipe de développement de Windows XP, qui préfère s’alimenter en fonds d’écran chez Corbis, propriété de leur PDG, plutôt que chez son grand concurrent Getty Images. Il tombe de sa chaise : Microsoft ne veut pas simplement utiliser la photo, mais acheter l’intégralité des droits. Une clause de confidentialité interdit à Chuck de dévoiler le montant. Mais selon les rumeurs, qui évoquent un chèque à six chiffres, ce serait le deuxième plus élevé de tous les temps pour un rachat de licence photographique, juste derrière une photo de Bill Clinton enlaçant Monica Lewinsky. « Si j’avais su, j’aurais demandé une fraction de centime par ordinateur installé », s’amuse Chuck.

Au départ, le fond d’écran par défaut était « Désert sous la lune ». A partir d’avril 2001, c’est « Colline verdoyante », son nom français, qui a la faveur des développeurs.

« Je ne sais pas très bien ce qu’ils cherchaient. Peut-être une photo paisible, sans aucune tension. […] Je n’avais aucune idée de ce qui allait suivre, et je ne pense pas que quiconque à Microsoft imaginait le succès qu’elle allait avoir. »

Chuck s’apprête à envoyer l’original au siège de Microsoft. Mais les services de livraison apprennent la valeur du colis et refusent de l’acheminer, car elle dépasse la couverture de l’assurance. Microsoft recontacte le photographe : « Ils m’ont dit : ‘Nous vous envoyons un billet d’avion, apportez-la nous’. » Et Chuck se retrouve dans un vol pour Seattle, les négatifs en poche. En possession de la photo, le géant des logiciels lui donne son nom de baptême, et en fait la pierre angulaire d’une campagne marketing pharaonique, à plusieurs centaines de millions de dollars.

 

 

La toute première publicité pour Windows XP. Musique : « Ray of Light » (Madonna) »Les critiques pourraient dire que la photo est fade, qu’elle manque d’intérêt », écrit le photographe David Clark en 2012 dans le magazine « Amateur Photographer ». « C’est le genre de paysage qui, photographié un jour maussade, n’attirerait l’attention de personne. Mais un jour lumineux, avec des nuages matinaux d’hiver et le soleil à la bonne place, il acquiert une qualité presque onirique. […] La beauté de cette image, le fait qu’elle soit facile à l’œil et ne distraie pas le regard des autres éléments de l’écran ont pu être des critères de sélection. »

Un panorama disparu

La plupart des personnes qui ont été amenées à voir « Bliss » l’estiment, à tort, « photoshoppée » voire créée de toutes pièces. D’autant que de nombreux photographes amateurs ou professionnels ont tenté en vain d’en retrouver l’endroit pour la reproduire. « Cette route est une des plus dangereuses de la région. La vitesse, le vent… Les gens sont pressés, il n’y a pas vraiment d’endroits pour s’arrêter, la police est souvent là », explique Chuck.

Le fond d’écran a été détourné à l’infini au fil des ans.

Mais si le paysage était si idyllique en cet hiver 1996, c’est que les viticulteurs de la vallée de Napa avaient dépensé 500 millions de dollars pour éliminer le phylloxera, et que 200 km² de vignes étaient momentanément remplacés par un gazon luxuriant, parsemé de fleurs sauvages. Aujourd’hui, la colline est de nouveau recouverte par les vignes californiennes, ce qui n’aide guère à la reconnaître.

Lors d’un jeu lancé au sein du groupe, les employés de Microsoft situaient la photo en France, en Angleterre, en Suisse, ou encore en Nouvelle-Zélande. Les utilisateurs néerlandais de Windows XP ont cru des années qu’il s’agissait d’un paysage irlandais, car le fichier était curieusement intitulé « Ireland » dans la version nationale. Quant aux Portugais, ils pensaient reconnaître leur propre pays : le fichier était baptisé « Alentejo » dans leur version.

En 2007, les artistes Simon Goldin et Jakob Senneby exposent à Paris une photo prise du même angle de vue, qu’ils baptisent « After Microsoft« . « C’est intéressant que les gens se souviennent encore de cette photo », déclarent-ils auprès du site Artsy.

« L’idée d’une image unique, standardisée pour tous les ordinateurs du monde ou presque semble dépassée aujourd’hui. Elle vient d’une époque avant les réseaux sociaux et la personnalisation à l’extrême permise par les algorithmes. »

La colline (plus si verdoyante), vue sur l’application Streetview de Google Maps. (lien ici)

« Les photographes aiment devenir célèbres pour les photos qu’ils ont créées. Je n’ai pas créé ça », déclarait Chuck au « Daily Mail » en 2011.

« J’étais juste là au bon moment. Lorsque j’ai pris la photo, je n’avais aucune idée que tout ça pourrait arriver. Et aujourd’hui, c’est probablement la photo la plus connue de toute la planète. »

« Je l’ai vue dans la ‘Situation Room’ à la Maison-Blanche, au Kremlin, partout. Je pense que toute personne âgée de plus de 15 ans aujourd’hui s’en souviendra toute sa vie. […] Je suis simplement heureux que tant de gens aient eu du plaisir à la regarder », conclut Chuck. Qui, par rapport à une grande partie de l’humanité, aura relativement peu vu son œuvre… se servant d’un Mac au quotidien.