Dans un supermarché de Caracas en janvier 2018.  © JUAN BARRETO


 

Sur les photos, Nicolás Maduro avait troqué son sempiternel jogging pour un costume et une cravate bordeaux. Tout sourire, il serrait des mains, à Rome, au moment de recevoir, de l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO), un diplôme pour avoir atteint les objectifs fixés par le « Défi Zéro Faim » avec deux ans d’avance. C’était il y a cinq ans, c’était il y a un siècle. Maduro avait alors modestement attribué ce formidable succès à son prédécesseur Hugo Chávez, « homme extraordinaire qui avait dédié sa vie à cette cause ». Et l’opposition avait dénoncé ce « scandale inexplicable », « au pire moment pour la production alimentaire, au pire moment pour l’inflation dans l’histoire du Venezuela, au pire moment de pénurie », selon le député Julio Borges. Il ne pouvait imaginer que le pire était encore à venir.

Les choses ont changé. Aujourd’hui, la FAO classe le Venezuela parmi les plus mauvais élèves. Son récent rapport, Panorama de la sécurité alimentaire et nutritionnelle en Amérique latine et dans les Caraïbes, 2018, en collaboration avec l’Organisation panaméricaine de la santé, le Programme alimentaire mondial (PAM) des Nations unies et l’Unicef, tacle Nicolás Maduro pour ses résultats désastreux et l’accuse de tirer la région vers le bas. La lune de miel est bien révolue, l’agence de l’ONU reconnaissant même que ses résultats sont très probablement sous-évalués, étant donné l’opacité entretenue par le pouvoir. « Il est important de signaler que ce sont les meilleures estimations que la FAO peut produire, en utilisant les données fournies par le gouvernement du Venezuela, peut-on lire sur le site internet en marge du rapport. Le manque d’information actualisée sur l’inégalité dans la distribution d’aliments dans le pays affecte la capacité de la FAO à livrer des estimations précises. Par conséquent, ce que l’on désire souligner, c’est la tendance, et non pas des valeurs absolues. »

De plus en plus de Vénézuéliens souffrent de la faim

Et cette tendance montre une forte hausse de la faim. Ainsi, le Venezuela a enregistré une augmentation record du nombre de personnes souffrant de la faim, avec 600 000 personnes de plus entre 2014 et 2017. Le nombre de Vénézuéliens en sou-nutrition s’élèverait au total à 3,7 millions. « La prévalence de la faim a été presque multipliée par trois entre 2010 et 2012 (3,6 %) et en 2015-2017 (11,7 %). Ainsi, les importantes avancées que le pays avait réalisées dans la décennie des années 1990 ont-elles été perdues », assène le rapport. Parmi les autres pays à surveiller figurent le Mexique, avec 4,8 millions de personnes en sous-nutrition, soit 3,8 % de la population, et Haïti, 5 millions, soit 45,7 %. Mais dans ces deux pays, la proportion a baissé, de même qu’en Colombie et en République dominicaine. Et que l’on en vienne à comparer le Venezuela, ancien eldorado pétrolier, à Haïti, pays agricole, le plus pauvre d’Amérique et classé 168e sur 189 pays pour le développement humain, suffit à donner une idée de l’étendue du désastre.

 

Le Venezuela, selon la FAO, constitue même l’un des facteurs qui freinent les progrès de la région : « La sous-alimentation en Amérique latine et dans les Caraïbes stagne depuis 2014, la prévalence se maintenant autour de 6,1 % de la population. Cependant, le nombre de personnes qui ont faim a augmenté constamment depuis 2014, passant de 38,5 millions de personnes à 39,3 millions en 2017. Cette augmentation est en grande partie due à la situation en Amérique du Sud, concrètement à celle de la République bolivarienne du Venezuela depuis quelques années, ajoutée au contexte de ralentissement économique auquel la région a fait face ces dernières années et qui a coïncidé avec une augmentation de la pauvreté. »

L’insécurité alimentaire favorise l’exode

De manière générale, le Venezuela glisse en fin de classement pour tous les indicateurs. Un temps réputé pour l’excellence de son système de santé, il voit, par exemple, son taux de mortalité maternelle approcher celui du Honduras. En mai 2017, Antonieta Caporale, ministre de la Santé, gynécologue et obstétricienne, qui avait osé publier des statistiques sur le sujet, après trois années de silence, avait d’ailleurs été brutalement remerciée après à peine cinq mois à son poste. Les chiffres révélaient alors une augmentation de 30 % de la mortalité infantile et de 65,79 % de la mortalité maternelle, entre 2015 et 2016, ainsi que des cas de paludisme et de diphtérie. Ils n’ont pu que s’aggraver depuis. L’opposition, à nouveau, s’insurge. « Ce sont des chiffres alarmants, le Vénézuélien consomme chaque jour moins de protéines, la production nationale ne couvre que 25 % de la demande nationale. Maduro est en train de tuer le peuple, a dénoncé le député Carlos Paparoni. Maintenant, il est courant de voir des familles chercher de la nourriture dans les poubelles, qu’un membre de la famille ne mange pas pour que les autres le puissent, qu’on doive vendre un bien pour acheter des aliments ou passer des jours sans manger, voilà le panorama au Venezuela. »

On pourrait ajouter que les pourcentages sont à prendre avec des pincettes, dans la mesure où ils se fondent sur une population de 31 millions d’habitants. Or, nul ne sait combien de personnes ont fui le pays depuis 2015. Le Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés, après s’en être longtemps tenu à 1,5 million, a relevé ce nombre à 2,4 millions, dont plus de 1 million dans la seule Colombie voisine, dans un rapport également paru la semaine dernière. Mais il faut voir dans les estimations de l’ONU, qui souhaite pouvoir continuer à opérer au Venezuela, une prudence toute diplomatique. D’autres n’ont pas ces pudeurs. Ainsi, un rapport très documenté de plusieurs universités de Caracas estimait que 2,5 millions de Vénézuéliens avaient quitté leur pays entre 2014 et 2017 (4 millions depuis 2010) et que la tendance ne s’était que renforcée depuis. L’étude est fondée non sur les chiffres officiels de pays d’accueil, mais sur une enquête auprès des familles vénézuéliennes dont les membres sont partis, prenant ainsi en compte les clandestins et ceux qui ont la double nationalité (en particulier, les Colombiens). Plus récemment, une étude du cabinet Consultores 21 SA, menée entre novembre et décembre 2017, estimait aussi à 4 millions le nombre de Vénézuéliens à l’étranger.

 

Sans surprise, le rapport de la FAO insiste sur le lien entre insécurité alimentaire et émigration et rappelle que, selon le HCR, 90 % des Vénézuéliens installés en Colombie sont partis en raison du manque de nourriture et 82 % en raison du manque de travail. « Les flux migratoires nourris depuis la République bolivarienne du Venezuela dans une courte période ont des conséquences pour les pays qui les reçoivent. Entre autres, ils éprouvent leur capacité de réponse institutionnelle, affectent les services de migration, les systèmes de santé et d’éducation, en plus de représenter des défis d’insertion des migrants dans les sociétés de destination à moyen et long terme, tout cela dans un contexte d’extrême vulnérabilité des populations migrantes. » La crise vénézuélienne, en d’autres termes, met en danger tout le continent.

 

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Modifié le  – Publié le  | Le Point.fr

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