Les procureurs enquêtent sur le volet de déclarations erronées de Carlos Ghosn de ses revenus aux services fiscaux japonais.

© TOSHIFUMI KITAMURA / AFP


 

Là où Nissan évoque une dénonciation de Carlos Ghosn par un « lanceur d’alerte », des journalistes préfèrent dire « coup d’État ». Quoi qu’il en soit, ce qui arrive à l’ex-chef d’orchestre du constructeur automobile est rarissime dans l’industrie japonaise. Les observateurs du pays du Soleil-Levant ne se rappellent pas avoir vu une enquête de ce niveau être menée en secret et déboucher sur une arrestation aussi soudaine et retentissante sans fuites dans la presse auparavant. Rien n’avait laissé supposer un tel événement. Carlos Ghosn lui-même a dû tomber des nues quand les inspecteurs sont entrés dans son jet privé à son arrivée lundi après-midi à Tokyo.

 

Il y a un homme qui semble prêt à vider son sac : c’est l’actuel patron exécutif de Nissan, Hiroto Saikawa. Là aussi, son attitude est peu commune. La règle au Japonquand un scandale touche une entreprise ou un responsable est que l’intéressé ou ses principaux collaborateurs fassent une « conférence de presse d’excuses » au cours de laquelle tous les médias peuvent faire la photo voulue des membres de la direction courbés à 90 degrés en train de « demander à tous d’excuser la gêne causée ». Cette fois, Hiroto Saikawa, qui s’est présenté seul devant plusieurs centaines de journalistes lundi soir, ne s’est pas plié à cette tradition de la contrition. Au contraire, il a désigné un coupable et a brossé un portrait peu clément de Carlos Ghosn, même si c’est à lui qu’il doit sa place. Les phrases étaient un peu alambiquées, mais le message était clair : « Ghosn a concentré tout le pouvoir dans ses seules mains pendant des années ; et son long règne avec la double casquette de PDG de Nissan et de Renault a eu des conséquences malsaines. »

 

Magouille ?

En écoutant Hiroto Saikawa, on pouvait se remémorer des articles parus dans la presse japonaise ces derniers mois qui laissaient transpirer une grande frustration chez Nissan. De qui émanaient les informations qui prêtaient au gouvernement français l’intention d’une absorption de Nissan par Renault ? Toujours est-il que les journalistes qui se faisaient l’écho de ces supputations et de ces tensions avaient des sources en interne chez Nissan. Si l’Alliance Nissan-Renault-Mitsubishi Motors fondée par Carlos Ghosn apparaissait comme une machine à gagner, chez Nissan, il semblerait que beaucoup se soient sentis lésés. « Les technologies, elles ont été données à Renault par Nissan, non ? » assénait, au lendemain de l’arrestation de Carlos Ghosn, un salarié du groupe, à la sortie du siège du constructeur japonais à Yokohama.

 

En l’espace de quelques heures, Carlos Ghosn est passé du statut de génie des patrons, de figure la plus charismatique du Goth des dirigeants, à celle d’escroc avide d’argent. Certains médias qui félicitaient encore Ghosn récemment pour le sauvetage de Nissan en 1999 le chargent aujourd’hui. Ils sont allés chercher des vétérans du groupe qui avaient fait partie de la charrette des 20 000 suppressions d’emplois décidées à l’époque par le « costkiller ».

Les précédents Toshiba et Olympus

Qu’il y ait ou non une magouille pour faire tomber Ghosn, plusieurs choses font de cette affaire un cas à part. À commencer par la dénonciation. Certes, il y en a eu d’autres dans des sociétés de premier plan, comme chez Toshiba. Mais elles concernaient plus un système qu’un homme nommément identifié. En plus, dans le cas Nissan, il s’agit d’un étranger. Il est, en outre, soupçonné d’enrichissement personnel sur les deniers de son entreprise. Or, dans la société japonaise, on est surtout censé œuvrer pour un groupe de personnes et, même dans le cas de malversations, on joue à plusieurs. En outre, on ne dénonce généralement pas les camarades. Chez Olympus, par exemple, au moment de la révélation d’un vaste scandale de dissimulation d’un fiasco financier, les administrateurs avaient tous couvert les manipulations comptables pendant 20 ans. Dans le cas présent, Carlos Ghosn est perçu comme celui qui a joué « perso ». Et qui plus est, c’était le patron le mieux payé du Japon.

Désormais, tout est réuni pour que les médias s’en donnent à cœur joie. Les procureurs enquêtent sur le volet de déclarations erronées de revenus aux services fiscaux, mais les médias avancent déjà beaucoup d’autres soupçons, aidés par des sources internes de Nissan. L’achat de résidences de luxe payées par une obscure filiale d’investissement, l’encaissement indu de primes destinées à d’autres administrateurs du groupe. Les révélations vont sans doute pleuvoir au fil des jours, et les langues, en partie, se délier. Du fond du centre de détention où il pourrait passer plusieurs semaines, Carlos Ghosn a du souci à se faire.

 


Par Louis Morin, à Tokyo

Modifié le  – Publié le  | Le Point.fr

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