Gérard Depardieu (ici en 2016), un écorché vif qui collectionne les passeports. LP/Olivier Corsan

Depardieu en Turquie. Après Depardieu à Cuba, Depardieu en Russie, Depardieu en Tchétchénie, Depardieu en Ouzbékistan, Depardieu en Corée du Nord… C’est le dernier épisode annoncé d’une saga internationale. Alors qu’il rentre des festivités du 70e anniversaire du régime totalitaire nord-coréen – où il était avec son ami Yann Moix, qui réalisait un documentaire sur les tribulations de l’acteur dans le pays le plus fermé du monde – l’acteur de 69 ans a déclaré à un journaliste turc qu’il voulait rencontrer en octobre le président et dictateur Erdogan… Et obtenir un passeport turc.

Celui qui a assuré que « Fidel Castro, c’est cinquante ans d’intelligence politique », a clamé son admiration pour Poutine, dansé avec le dictateur tchétchène Kadyrov et chanté avec la fille de l’autocrate ouzbek Karimov épaissit un peu plus sa légende.

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Novembre 1996. Gérard Depardieu et Fidel Castro. AFP

Mais, à l’heure où, en France, une jeune actrice l’accuse de viols (ce qu’il conteste), que raconte la saga Depardieu ? L’histoire d’un grand voyageur, d’un provocateur, d’un être mal-aimé, cupide ou carrément amoral ?

Ce jeudi, alors qu’il enfourchait son scooter devant son domicile parisien, nous avons interpellé l’acteur. A la question : « Qu’y a-t-il dans la tête de Depardieu ? », l’ogre nous a simplement répondu : « Il y a la liberté ». Avant de filer à tombeau ouvert vers sa prochaine aventure… « Gérard est un citoyen du monde, assure son amie Josée Dayan. Il a une curiosité hallucinante du monde, il veut voir ce qui s’y passe. »

Son entourage confirme que le comédien, insatiable, a « la bougeotte ». Lionel Duroy, qui a confessé Depardieu dans un livre autobiographique, le compare même à un « gros animal en cage » (1).

« Fasciné par les personnages hors normes »

Mais l’explication ne suffit bien sûr pas. Car le carnet de route du globe-trotteur a la particularité d’être ponctué d’étapes sulfureuses. « Depardieu a toujours été fasciné par les personnages hors normes, décrypte Bernard Violet, auteur de la biographie Depardieu, l’insoumis (2). Des hommes qui font parfois rêver et qui sont aussi des sortes de monstres shakespeariens. » « Gérard a la possibilité de rencontrer Castro ou Poutine en tête-à-tête. Pour le petit garçon de Châteauroux qu’il était, c’est fascinant », complète Josée Dayan. Selon le psychanalyste Gérard Miller, cette attirance pour les dictateurs trouve son origine dans la relation de l’acteur avec un père taiseux.

Auteur d’un documentaire intitulé « Gérard Depardieu, l’homme dont le père ne parlait pas » en 2015, Miller assure ainsi : « Tout en répétant n’avoir jamais souffert des défaillances de son père réel, il n’a pas cessé – et jusqu’à aujourd’hui – de se chercher des pères symboliques. » Et Miller de citer, pêle-mêle, Carmet, Pialat, Mitterrand et… Poutine.

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Le 5 janvier 2013, Gérard Depardieu est reçu par Vladimir Poutine qui vient tout juste de lui accorder la citoyenneté russe. AP/RIA-Novosti/Mikhail Klimentyev

Car dans cette quête d’une figure mâle autoritaire, aucune barrière morale ou politique n’arrête celui qui a écrit dans son ouvrage « Monstre » : « Il n’y a rien de pire que les gens qui te montrent ce qu’est le bien, ce qu’est le mal » (3).

« On ne comprend rien à Gérard Depardieu si on ne comprend pas d’où vient son incroyable sans-gêne, son absence totale de culpabilité, si on ne comprend pas qu’il ne s’est jamais rien reproché parce qu’il ne s’est jamais rien interdit, poursuit Gérard Miller. Depardieu est resté l’enfant à qui son père n’avait jamais dit non, à qui sa mère avait toujours laissé la porte ouverte. Depardieu, c’est l’homme sans inhibition. »

« Gérard est tout sauf un suppôt de dictateur »

S’ils le reconnaissent sans scrupule, ses proches croient Gérard Depardieu sans aucune arrière-pensée politique. « Gérard est tout sauf un suppôt de dictateur », jure Josée Dayan. « Si on lui oppose une dimension politique, il ne percute pas, affirme Lionel Duroy. Il m’est arrivé de lui dire Mais enfin, Gérard, Poutine, c’est quand même un dictateur ! Et lui éclatait de rire : Dis pas de conneries ! Te fous pas de ma gueule, fous-moi la paix avec ça ! Gérard a une réelle sympathie pour Poutine et c’est le contraire du militant. Il n’a aucun engagement politique. Il a une espèce d’ingénuité totale. »

Plus nuancé, Bernard Violet souligne de son côté le caractère pragmatique du comédien : « Pour lui, la messe est dite depuis longtemps : il s’agit davantage de vivre dans le monde que de vouloir le changer »… Le biographe n’exclut d’ailleurs pas que des motivations financières guident parfois les frasques de celui qui est aussi un homme d’affaires boulimique, qui a investi dans des vignobles, des restaurants ou dans l’exploitation pétrolière, tourne des pubs en Russie et monnaie à prix d’or sa présence dans des festivals. Un homme d’affaires dont le réalisateur Francis Veber, qui l’a dirigé à cinq reprises, soulignait en 2013 dans nos colonnes « le goût immodéré pour l’argent ».

Provocation ou indifférence au regard des autres ?

Naïf ou cynique, ce qui compte pour Depardieu en tout cas, ce ne sont pas les idées, mais les personnes. Il l’a prouvé en France – sur des terrains évidemment moins polémiques – lorsqu’il a tour à tour soutenu Mitterrand, fait une donation au parti communiste, puis défendu le socialiste Georges Frêche avant de chanter les louanges de Nicolas Sarkozy…

Et une fois que ce « grand sentimental » est sous le charme, fut-ce d’un dirigeant haï par l’Occident, il s’exhibe sans retenue. Par provocation ou indifférence au regard des autres ? « Gérard se fout des réactions », croit savoir son amie Josée Dayan. Difficile pourtant de ne pas voir chez le gamin né dans une famille de prolétaires, qui a quitté l’école à 13 ans presque analphabète et à moitié bègue, une envie de bousculer un « politiquement correct » ou une « pensée unique » qu’il fustige régulièrement. « Je n’aime pas ce bien-pensant vers lequel on avance », écrit le comédien dans « Monstre ».

Une France qu’il critique à longueur d’interviews

« Gérard Depardieu peut se montrer arrogant, voire grossier, notamment lorsqu’il maugrée contre des critiques ou des intellectuels qui ne détiennent pas, selon lui, le monopole du bon goût », souligne Bernard Violet. Parader avec Poutine ou Kadyrov, ce sont des pieds de nez – ou des doigts d’honneur – de la part de celui qui s’est par ailleurs illustré en urinant sur la moquette d’un avion, en traitant une journaliste de « salope » ou en menaçant physiquement un animateur radio à l’antenne. « Tu veux que je descende à Europe 1 ? Tu veux que je t’allume ? », avait-il déclaré à Thomas Sotto en mai 2014.

Mais le sale gosse Depardieu ne se venge pas seulement des bourgeois bien-pensants. A travers ses liaisons dangereuses à l’international, il règle aussi ses comptes avec une France qu’il critique à longueur d’interviews. « La France, aujourd’hui, on n’en parle plus. Je le vois bien quand je suis à l’étranger. Elle ne résonne plus, elle n’existe plus », écrit-il dans « Innocent ».

Un homme blessé

C’est après avoir été traité de « minable » par un Jean-Marc Ayrault alors Premier ministre qui commentait son exil fiscal en Belgique que l’acteur a pris la nationalité russe début 2013. Mais sa rancœur vis-à-vis de la France serait encore plus profonde.

« Gérard est un homme blessé par ce qui est arrivé à son fils, confie Guy Roux, qui l’a beaucoup fréquenté à Auxerre. A ses yeux, Guillaume a été anormalement condamné à cause de sa notoriété (NDLR : en 1988, à l’âge de 17 ans, Guillaume Depardieu a écopé de trois ans de prison pour usage, importation et trafic d’héroïne). »

Une thèse que confirment les déclarations de Gérard Depardieu en septembre 2017, dix ans après la mort de Guillaume, décédé à l’âge de 37 ans d’une pneumonie : « Ils ont tué mon fils pour deux grammes d’héroïne, affirmait l’acteur dans le tabloïd américain Daily Beast. Il y avait une vieille juge haineuse qui voulait tuer mon fils… C’était une juge de Versailles, qui voulait vraiment coincer un Depardieu. »

La France ne le coincera pas, lui. Cet écorché vif veut le prouver en collectionnant les passeports. Et pourtant, il reste le plus français des comédiens. « Je m’en fous d’être contradictoire », écrivait-il dans « Monstre ».

(1) « Gérard Depardieu, Ça s’est fait comme ça », XO Éditions, 2014.

(2) « Depardieu, l’insoumis », Ed. Fayard, 2006.

(3) « Monstre », Ed. Le Cherche Midi, 2017.


Culture & Loisirs|Catherine Balle et Pierre Vavasseur|22 septembre 2018, 18h10

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