« Calendario 2019 » (DR)


La fin d’année est proche et c’est l’époque des calendriers. Dans les kiosques de Rome et d’ailleurs, ils se déclinent à toutes les sauces : les uns sont illustrés par des photos de chats, de chiens, de cerfs, d’églises, de jeux vidéo ou par des recettes de cuisine. Quelques-uns, enfin, cherchent à innover, comme celui dédié à… Benito Mussolini. Oui, le Duce en personne pose en majesté sur le « Calendario 2019 » en vente depuis quelques jours. Et à notre connaissance, personne n’a jusqu’ici protesté contre cette publicité inattendue faite à un dictateur pendu par les pieds en 1945, ni invoqué la loi qui interdit toute forme de propagande fasciste ni posé de question au Parlement.

On se frotte les yeux, on interroge les marchands de journaux : ils confirment qu' »on se l’arrache ». Mais est-ce Benito le facho, Benito le dictateur, Benito le hâbleur logorrhéique et le colonisateur sans scrupule qui est ici mis à l’honneur ? Pas du tout. C’est un Benito presque aseptisé, plutôt sympathique oserait-on dire, devenu acceptable, surtout si l’on en croit les propos pacifiques et les commentaires publiés… Vendu à 9,90 euros, 40 centimètres de long sur 30 de large, douze photos pleine page (certaines sont inédites), plus les citations du Duce, les commentaires, les dates, le tout constitue, mois après mois, un vade-mecum parfait pour l’année à venir.

Feuilletons ce « Calendario » à succès. La page de couverture nous présente un Benito pensif et concentré, du genre studieux et réfléchi, avec son credo écrit de sa main : « Marcher, construire, et, si nécessaire, combattre et vaincre ! » Sur la page suivante, ce titre de la rédaction : « Un homme a changé le sort d’un pays : Benito Mussolini », suivi de ce sous-titre hallucinant : « Le parcours d’un révolutionnaire ». Le Duce y est présenté comme « un homme de droite » certes, mais inventeur d’une « droite moderne ». Un « homme du peuple », animé de « pulsions en faveur de la justice sociale », qui voulait « renverser la société de l’époque », en « améliorant les conditions de vie des gens » et en défendant une « grande Italie ». Bref, un homme inoubliable.

Le mois de janvier nous le montre, coiffé d’un chapeau melon, détendu, souriant, un brin complice. Commentaire : « L’homme de la providence ». En février, il est en uniforme, à cheval, et c’est son côté « révolutionnaire » qui est célébré, lui qui voulait chasser le « demi-million de bourgeois lâches » qui se cachent dans le pays et qui défendent « le capitalisme, la démocratie parlementaire, le socialisme, le libéralisme et ce catholicisme rampant avec lequel il faudra un jour régler nos comptes ». Le mois de mars célèbre son « rapport heureux avec l’image » comme instrument de propagande. En avril, il a l’air d’un prof inaugurant l’université de Rome, le « plus grand centre universitaire d’Europe ». En mai, il s’adonne à l’urbanisme ; en juin aux « grandes œuvres », c’est-à-dire aux travaux publics ; en juillet à l’agriculture. En août, le voilà en manches de chemise et à bicyclette en train de penser aux « Olympiades fascistes ». Tandis qu’en septembre, il exalte les « nouvelles technologies ». Et en octobre, après la rentrée des classes, il se fait photographier en famille, loin des poses viriles ou martiales, comme un simple citoyen en tricot de corps et jambes nues. Novembre glorifie son rôle de « communicateur », lui qui a inventé Cinecittà, la « capitale du cinéma » et décembre, pour finir, nous republie la photo tranquille et compassée de la couverture.

L’ensemble donne à voir un leader très humain, pas sanguinaire ni agitateur pour un sou, un homme qui soigne son image, et qui nous ressemble comme un frère. Sur le pourquoi de cette publication, l’éditeur, la maison Sprea, 50 salariés, plus de 11 millions de chiffre d’affaires, dont le siège se situe près de Milan, répond par la voix du responsable des calendriers, interrogé au téléphone :

« Nous publions une cinquantaine de calendriers par an, avec toutes sortes de titres, et dans notre section « Histoire », nous avons jugé intéressant de consacrer un cahier à Mussolini. N’oubliez pas que quelques semaines auparavant nous en avions consacré un à Che Guevara ! »La Sprea existe depuis 1997. Devenu le premier groupe italien de revues consacrées aux animaux de compagnie, à la photo, au jardinage et à la musique rock, elle n’aurait vu dans son « Calendario 2019 » aucun sous-entendu politique.

« Il n’y a pas que les fascistes qui l’achètent »

La plupart des commentateurs le confirment, rappelant qu’il y a quelques années un viticulteur d’Emilie-Romagne avait mis en vente des bouteilles de vin avec, sur l’étiquette, la photo du Duce. Personne n’avait alors protesté. « Ce calendrier mussolinien exprime probablement un réflexe banal de commerçant qui parie sur ce qu’il considère comme le plus rentable », avance Giorgio Frasca Polara, journaliste parlementaire et écrivain.

En cette période où le populisme a le vent en poupe, (Matteo Salvini, leader de la Ligue, bénéficie toujours d’un large soutien de la population), le calendrier du Duce, si pacifique et si « normal » serait donc avant tout « une bonne affaire » en termes de gros sous. Et rien de plus. « Il n’y a pas que les fascistes qui l’achètent », tient à souligner le journaliste politique Iginio Ariemma, qui associe le succès du calendrier Mussolini à celui de son émule d’aujourd’hui, Matteo Salvini. Celui qui représente aujourd’hui pour beaucoup d’Italiens l’homme fort qui ne peut que les protéger des agressions extérieures ressemble même physiquement à son modèle.

Et plus on regarde les photos de ce calendrier, plus on croit reconnaître dans les gestes, les expressions, les regards, les poses, dans la puissance de communication de son sujet, les attitudes, les manies du leader de la Ligue, cet autre amoureux fou de l’autoritarisme. Oui les deux hommes ont souvent des comportements analogues… La maison d’édition Sprea devra-t-elle bientôt programmer un « Calendario Salvini » pour célébrer le nouvel homme fort de la Péninsule ?