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Laurence Havel de l’Institut pour la Justice, le 7 février 2018 à 09:33

Chère Madame, cher Monsieur,

Connaissez-vous Fianso ?

Personnellement, je ne le connaissais pas avant de lire un article sur ses exploits.

Mais je vous raconte ce qu’il s’est passé pour que vous vous fassiez une opinion par vous-même :

Avril 2017, Fianso,de son vrai nom Sofiane Zermani, rappeur de son état, décide de tourner un clip pour un morceau de sa composition. Il a alors une idée fumante : se mettre en scène buvant un café sur une autoroute.

Soit.

Une personne lambda avec un tel projet se serait renseignée auprès des autorités compétentes (préfecture, gendarmerie, mairie…) pour obtenir une autorisation et le cas échéant un soutien logistique. On ne coupe par la circulation sur une autoroute comme ça…

D’une part, il est extrêmement dangereux de laisser des personnes tourner un film sur un tronçon d’autoroute avec des voitures qui arrivent à 130 km/h.

D’autre part, on ne bloque pas, sans les avoir prévenus et sans avoir mis en place des itinéraires de délestage, des automobilistes et des routiers au prétexte qu’un film est tourné.

En principe, lorsque l’on est un citoyen respectueux à la fois des lois et des droits élémentaires d’autrui, on ne fait pas ça.

Sauf Fianso visiblement.

Le Figaro racontait en avril de l’année dernière : « A hauteur de la sortie Blanc-Mesnil-Aulnay, les voitures de ses comparses ont donc stationné en rang d’oignons sur la voie, le temps que Sofiane, tout de blanc vêtu, puisse déguster tranquillement son café. De quoi se requinquer avant d’entamer son nouveau morceau, Toka, accompagné d’une dizaine d’amis scandant ”Alger Paris Bagdad”.

Une scène hallucinante à laquelle les automobilistes de l’A3 n’étaient guère préparés. Et pour cause ! La préfecture de police de Paris, compétente en matière d’autorisation de tournage sur la voie publique, n’avait pas été informée par le rappeur. »

Poursuivi pour « usage de fausses plaques d’immatriculation » et pour « entrave à la circulation », le rappeur a écopé fin janvier de … 4 mois de prison avec sursis et d’une amende de 1500 euros.

4 mois avec sursis, c’est la peine que vous pouvez recevoir :

Si par exemple, vous vous faites prendre à voler en récidive dans un magasin. Comme à Honfleur où un jeune homme a été condamné à cette peine. Il avait déjà été condamné douze fois pour vols, filouterie de carburants, escroquerie…

Le code pénal prévoit plus, mais aujourd’hui c’est la peine que vous pouvez recevoir.
Et vous pouvez accumuler les sursis. Et toute peine de prison inférieure à deux ans (hors récidive) a vocation à être “aménagée”, autrement dit transformée en autre chose que de la prison.

Alors, certes, vous me direz peut-être : il n’y a pas mort d’homme, et ce monsieur Fianso n’a ni volé ni agressé personne.

C’est vrai, mais néanmoins la liberté d’aller et venir est une liberté essentielle, et Fianso et ses acolytes ont montré à cette occasion un solide mépris des droits d’autrui et des règles élémentaires de la civilité. Une telle action n’a rien d’anodin.

En fait, cela me rappelle ces “incidents” qui se produisent semble-t-il de plus en plus souvent un peu partout en France : des cortèges de mariage qui bloquent soudainement la circulation pour “faire la fête” au milieu de la chaussée, le temps qu’il leur plaira. Et les autres automobilistes n’ont qu’à attendre qu’ils aient terminé.

Une habitante de Besançon racontait ainsi, en octobre dernier, à l’Est Républicain ce à quoi elle avait assisté, bloquée au volant de sa voiture sur la rocade : « C’était surréaliste. Des gens se sont mis à tirer des pétards et des feux d’artifice, il y a même eu un rodéo moto ! Tout cela pendant que nous attendions derrière, qu’ils aient terminé… »

Ce n’est pas non plus fondamentalement différent de ces rodéos à moto ou en voiture qui ont lieu régulièrement dans certaines “cités sensibles”.

Guillaume Lebeau raconte dans “Colère de flic” : « Les moto-cross, quads et deux roues pétaradants pourrissent la vie des cités. Les jeunes s’ingénient à faire de véritables rodéos dans les rues, sur les trottoirs et dans les espaces publics sur des engins bien souvent trafiqués et non homologués. Ils passent leurs journées à échanger leurs motos pour comparer leurs “exploits”. A Gennevilliers, ces nuisances particulièrement sonores nous valent de très nombreux appels de riverains. Notre rôle est de nous déplacer sur les lieux. Mais à notre arrivée, bien évidemment, les jeunes prennent la poudre d’escampette. Les notes de service sont claires : interdiction de les poursuivre ! »

Dans tous les cas, il s’agit d’une appropriation de l’espace public qui adresse le message suivant : “nous nous moquons des lois, nous nous moquons des droits et des besoins des autres, nous nous moquons des autorités”.

Vous vous souvenez du mail que je vous avais adressé sur “la Vitre Brisée” ? Eh bien c’est exactement cela : bloquer ainsi la circulation, s’approprier les routes est une “vitre brisée” qui, si elle n’est pas réparée amènera rapidement d’autres actes de délinquance beaucoup plus graves.

Et les pouvoirs publics ont grand tort de prendre cela à la légère.

Avec tout mon dévouement,
Laurence Havel

Ps : Ce même jour, le rappeur était jugé pour une autre entrave à la circulation à la cité des 3000 à Aulnay-sous-Bois. Dans ce clip, « il déambule au milieu de la chaussée entouré d’une centaine de personnes, certaines sont juchées sur un quad ou des voitures haut de gamme. » Le tournage avait pratiquement viré à l’émeute. Verdict : Le rappeur a été relaxé, car « une large partie de la procédure avait été annulée au printemps pour un vice de procédure si bien que le dossier était pratiquement vide ». C’était décidément son jour de chance. L’adresse email de l’Institut pour la Justice : « contact@s.institutpourlajustice.org