Emmanuel Macron avec Jean-Pierre Pernaut après l’interview dans une école de l’Orne. (YOAN VALAT-POOL/SIPA)


Berd’huis, dans l’Orne, c’est masterclass aujourd’hui, avec dans le rôle de l’inspecteur général d’académie, le président de la République. Et face à lui, un élève, un seul, mais en grande difficulté : Jean-Pierre Pernaut, qui redouble depuis 30 ans à la présentation du 13-heures de TF1. Le principe de cette expérience pédagogique est clair : si Pernaut pige, tout le monde pigera. Rien de tel que la réduction du nombre d’élèves dans les petites classes !

Pédagogie médiatique

Au mur de cette classe de CP, les dessins d’enfants mettent de jolies touches de couleurs dans le cadrage. Plus pédagogue que jamais, Emmanuel Macron est venu dans l’Orne pour se faire comprendre des ruraux, des retraités et des classes moyennes provinciales qui rentrent déjeuner chez elles. Le chef de l’Etat répète :

« Je suis le président de tous les Français. »Le président des riches et des philosophes adapte son langage. Il compare la France à une maison qu’il s’agit de « refonder » car l’entretien n’a pas été fait depuis 25 ans. « La base de cette maison, c’est l’école, le mérite », explique Macron. Mais la bicoque a aussi des murs : « libérer, protéger et unir », détaille Macron qui enseigne, au passage, l’infinitif du premier et du deuxième groupe.

Rien de tel que la métaphore pour stimuler l’imagination et l’intelligence. Pernaut l’a bien compris. Il titille le président sur les « premiers de cordée » : « La corde est-elle assez solide ? » Le président le rassure : « La corde est solide, c’est notre pays. En France, la justice sociale, c’est distribuer de l’argent aux plus modestes. Mais qui le paie ? C’est vous et vos impôts. » On dirait du Pernaut ! Contrairement à ce que prétend un ancien président en pleine tournée de promotion de son livre, son gouvernement ne « creuse pas les inégalités ». Macron explique :

« Le problème ce n’est pas le social, trop social, pas assez social. Il n’y a pas de justice si on ne produit pas d’abord. Il faut faire les deux, c’est le fameux ‘en même temps’. »Il pose ainsi les bases de la dialectique dès l’apprentissage de la lecture.

Leçon de morale

Après un édifiant reportage sur les difficultés des Français « pris en otage » par les grévistes de la SNCF, le président fait grand cas de ses origines cheminotes : son grand-père était un agent du rail. Raison de plus pour condamner les technos arrogants du gouvernement qui ont cru bon de flinguer ces « privilégiés ». « On ne fait pas avancer un pays en opposant les gens », tranche Macron. Voilà pour la leçon de morale.

Mais Macron argumente en faveur de sa réforme, indispensable pour « une SNCF forte ». « Nous irons au bout », martèle-t-il. Il s’engage : « 100% du capital restera à l’Etat » et « les petites lignes seront financées ». Macron rappelle :

« L’Etat va investir 10 millions par jour pendant 15 ans. »Macron le gestionnaire connaît les chiffres. Il promet aussi des « moyens » pour l’hôpital, dont les personnels sont cités en exemple. Vient la question clé : les retraités « qui ne s’y retrouvent plus » depuis l’augmentation de la CSG. Macron minimise : « Ça ne concerne que les retraités qui ont un revenu fiscal de référence de 1.200 euros par mois. » Et d’égrainer toutes les mesures favorables au pouvoir d’achat des petits revenus : hausse du minimum vieillesse, baisse des charges pour les smicards, suppression progressive de la taxe d’habitation… Chassez le techno, il revient au galop. Mais Macron sait aussi faire simple :

« Je n’ai jamais pris un retraité pour un portefeuille. »

Leçon de géo

Finaud, Pernaut suggère d’adopter une « politique des campagnes ». Mais le président récuse cette dichotomie. « Il n’y a pas une fracture entre la France des villes et la France des champs. Il y a une France de la mondialisation, une France des quartiers qui vit très difficilement, qui s’est un peu ghettoïsée, une France des villes périphériques, une France rurale qui perd des habitants et une France rurale qui gagne des habitants. C’est plus compliqué que la caricature. » En effet, merci Monsieur le président pour la leçon de géo !  La preuve de son amour pour tous les paysages de notre beau pays tient en une affirmation :

« Nous n’avons pas baissé les dotations des communes rurales d’un centime. Il ne faut pas raconter de carabistouilles aux Français ! »En arithmétique, hélas, le président se montre moins à son avantage. Pour résoudre la crise des « 80 kilomètres par heure » qui met en fureur la France des départementales et des nationales, il propose une règle de trois. Sachant qu’un habitant de zone rurale parcourt en moyenne 40 kilomètres par jour, combien de temps supplémentaires consacrera-t-il à ses déplacements en passant de 90 km/h à 80 km/h ? « Deux minutes », répond le président.

Ce qui n’est pas tout à fait exact. La réponse arithmétique étant, 3 minutes et 20 secondes. Dommage, la moyenne du président risque de baisser ! Heureusement, il envoie un message subliminal à tous les automobilistes de France. Les résultats de la politique de réduction de la vitesse à 80 km/h seront rendus publics. « Et si ça ne marche pas, on arrêtera. » Pernaut tient enfin du concret. Il marque des points. Macron, moins.

Les notes de Macron

Comportement : 7/10. Appliqué, le président a répondu, les yeux dans les yeux, aux questions de Jean-Pierre Pernaut. Mais attention à la condescendance quand il évoque « la France périphérique ».

Rhétorique : 5/10.  Eprouve quelques difficultés à se montrer concret. Aux questions de vie quotidienne, il répond par des arguments « technocratiques » classiques.

Compétences : 6/10. Le président maîtrise ses dossiers. Mais ses réponses sectorielles n’ont pas permis de dégager une vision d’ensemble. « libérer, protéger et unir », voilà qui demeure bien vague. Des impasses sur l’évacuation de la ZAD ou le blocage des universités.