Les syndicats d’Air France s’opposent à la nomination du nouveau PDG. (JOEL SAGET / AFP)


 

Surréaliste ! A écouter les réactions – d’emblée hostiles – de l’intersyndicale d’Air France-KLM vis-à-vis du nouveau directeur général du groupe, le Canadien Benjamin Smith, on se pince. Et on se dit que notre compagnie aérienne nationale n’est décidément pas près de sortir de la crise…

Relisons son communiqué du 16 août :

  • L’intersyndicale appelle Air France « NOTRE entreprise »

C’est oublier un peu vite que la compagnie n’est en rien la propriété de ses syndicats. Elle appartient à ses actionnaires : c’est-à-dire ses employés (et pas exclusivement les encartés !), mais seulement à hauteur de 3,9% de son capital. Viennent ensuite l’Etat français (14,3%), les compagnies aériennes partenaires Delta (8,8%) et China Eastern (8,8%), tandis que les investisseurs en bourse (qui sont en général pour une bonne moitié des fonds anglo-saxons) possèdent 63% du capital.

Par ailleurs, cette intersyndicale représente-t-elle tous les employés d’Air France ? Certains ne sont pas a priori hostiles à l’arrivée de Ben Smith, ex-numéro deux d’Air Canada et expert reconnu du low cost et des négociations salariales. En témoigne le tweet du pilote d’Air France Julien Bottenmuller, qui a monté le collectif @TousAirFrance, pour donner un nouvel élan collectif à la compagnie.

« Pensons le futur ensemble, au lieu d’écouter la poignée d’extrémistes qui défendent leur territoire.

  •  L’intersyndicale juge « inconcevable » que la compagnie tricolore « tombe dans les mains d’un dirigeant étranger »

Là encore, absurde ! Depuis quand la nationalité d’un dirigeant définit-elle la nationalité d’une entreprise cotée ? Ce sont plutôt la localisation de son siège et de ses effectifs, la nature des contrats de travail, et la nationalité de ses actionnaires qui influent sur cette question. Le dirigeant lui, se contente de proposer une stratégie qui doit être validée par le conseil d’administration. C’est-à-dire qu’il agit dans l’intérêt de la société. Comme hier l’Espagnol Jose-Luis Duran chez Carrefour (2005-2008), ou aujourd’hui l’Allemand Thomas Buberl chez Axa… Ne voir en Smith qu’un agent infiltré de Delta Airlines tient de la pure théorie du complot.

 

  • L’intersyndicale appelle à la « défense des intérêts de notre compagnie nationale »

Mais en se mettant en grève au printemps – occasionnant au passage plus de 300 millions d’euros de pertes – les syndicats ont-ils eux-mêmes joué l’intérêt de la société… ou leurs propres intérêts de boutique ? Ont-ils vraiment pensé à la pérennité d’Air France, en jouant la surenchère sur les négociations salariales ?

Certes, les torts sont partagés. L’impasse actuelle d’Air France résulte d’erreurs stratégiques d’ex-dirigeants, qui ont réagi trop tard à la menace du low cost, et de l’incurie de l’Etat actionnaire, qui a notamment lâché l’avant-dernier patron Alexandre de Juniac en rase campagne…

Mais le manque de réalisme de ses personnels précipite la chute d’Air France. Ils semblent ne pas avoir compris que si la compagnie n’organisait pas sa propre offre low cost (Transavia, Joon, Hop !), elle se ferait manger par Easyjet et consorts. Et finirait rayée de la carte comme Sabena ou Swissair !

« Nous avons besoin d’un réseau européen concurrentiel pour garder ces clients. Sinon, tous les emplois iront chez Easyjet, aux conditions Easyjet. Le choix n’était pas entre Air France et Joon mais entre Air France et Easyjet », confiait dans une interview à « l’Obs » le précédent Président Jean-Marc Janaillac, au lendemain de sa démission, suite à l’échec de son référendum sur la hausse des salaires.

  •  L’intersyndicale explique qu’elle va se réunir le 27 août pour « déterminer les actions qu’elle mènera dès la rentrée » 

Elle laisse ainsi planer la menace d’une nouvelle grève, qui ne pourra que saper davantage encore la confiance des clients ! Les usagers semblent en effet les grands oubliés de sa réflexion. Car eux ne se soucient guère du caractère français ou non de la compagnie sur laquelle ils volent. Ni de l’âge du sexe, de la nationalité ou de la religion de l’équipage… Et encore moins de celles de leurs dirigeants.

Les clients veulent un service fiable et compétitif ; des avions qui volent bien et arrivent à l’heure. Air France a encore tous les atouts pour assurer cette offre de qualité… si le dialogue social s’y normalise et que chacun se retrousse les manches.

Janaillac nous confiait avant l’été :

« Si ma démission ne sert pas à ramener la raison chez Air France, alors j’aurai échoué. »Pas sûr qu’il ne perde pas une deuxième fois son pari.

 


https://www.nouvelobs.com/editos-et-chroniques/20180817.OBS0983/air-france-une-intersyndicale-suicidaire.html#xtor=EPR-1-[ObsActu8h]-20180818