Pretty Yende dans Benvenuto Cellini à l’Opéra-Bastille 2018 (Agathe Poupene/Opéra national de Paris)


Il y a des prénoms qui ne vont pas à tout le monde. Pretty Yende porte, elle, très bien le sien. Sourire radieux et longs cheveux soyeux, la soprano de 33 ans est assurément jolie. Mais, en mars dernier à l’Opéra-Bastille, à la première de Benvenuto Cellini de Berlioz, c’est à sa voix puissante et fruitée que le public a succombé.

Cantatrice surdouée, ne faisant qu’une bouchée des arias les plus acrobatiques, elle est aussi une comédienne capable de toutes les pitreries, en parfait accord avec la mise en scène foutraque et débridée de Terry Gilliams, ex-Monty Python. Dans le rôle de Teresa, sainte-nitouche amoureuse du sculpteur dépravé Cellini, elle est épatante. Signes particuliers de la nouvelle coqueluche de la scène lyrique : Pretty Yende est Noire et Sud-africaine.

 

(Extrait de Benvenuto Cellini à l’Opéra-Bastille)

 

Son histoire est une version moderne de Cendrillon. Née dans une famille modeste d’un township du Transvaal, elle découvre à 16 ans le chant lyrique en… regardant la télévision. Une publicité utilise comme jingle le Duo des fleurs de l’opéra Lakmé de Léo Delibes, un air qui envoûte la jeune fille.

Le Graal des jeunes chanteurs

Elle passe alors un concours de chant, le remporte haut la main, ou plutôt la voix, bénéficie alors d’une bourse et intègre le Collège de musique de l’Université du Cap, ouvert aux étudiants noirs depuis l’abolition de l’apartheid en 1991. Après ses études, la jeune soprano s’envole en 2009 pour l’Italie rejoindre la prestigieuse Académie de la Scala de Milan. Trois ans plus tard, elle remporte le premier prix du concours Operalia-Placido Domingo, le Graal des jeunes chanteurs lyriques. La suite n’est que succès à la Scala bien sûr, à l’Opéra de Paris, au Metropolitan de New York…

« La fin de l’apartheid a donné leur chance aux plus doués » souligne Patricia Djomsen, fan d’opéra et présidente  de l’association Woman of Africa. Elle organise depuis dix ans des récitals de soutien aux jeunes chanteurs d’origine africaine et connaît sur le bout des doigts les spécificités du grand continent. Elle poursuit :

« Désormais en Afrique du Sud, le volet formation est très développé autant pour les Blancs et les Noirs. Tous sont au même niveau que les chanteurs européens »

Dès le XIXe siècle, l’Afrique du Sud se dote de cursus universitaires permettant aux jeunes chanteurs de découvrir et travailler la technique et le répertoire lyrique. La soprano Cecilia Wessels (1895-1970), le baryton Lawrence Folley (1928 -2007) ou bien encore Mimi Coertse (née en 1932), l’une des plus grandes interprètes de la Reine de la Nuit dans la Flûte enchantée de Mozart (qu’elle chanta pour les dix ans du Festival d’art lyrique d’Aix-en-Provence en 1958), tous firent de belles carrières en Europe ou en Amérique du Nord, les terres d’élection de l’opéra.

Les formations pour les musiciens et les compositeurs complètent ce terreau fertile qui produira durant des décennies de talentueux artistes sud-africains… blancs. Les Noirs, soit 80% de la population, en sont exclus jusqu’en 1991. Mais ils ont un atout : la richesse des chants traditionnels, notamment zoulous et xhosas (les deux principales ethnies du pays).

Dans les townships, la brousse, les mines, les usines, les cuisines des maisons des Blancs qu’ils servent, ils chantent et se transmettent ce répertoire extraordinaire. C’est même une source d’inspiration pour les compositeurs noirs comme la princesse zouloue Constance Magogo (1900-1984), mais aussi blancs ! Le musicologue Dawid Engela (1931 -1967) premier mari de Mimi Coertse, doit beaucoup aux airs xhosas pour ses propres compositions.

Constance Magogo, princesse compositrice

Et puis, avant l’instauration de l’apartheid (à partir de 1948), des petites troupes d’amateurs d’opéra rassemblaient des sud-Africains de toutes les couleurs, et diffusèrent cet art européen et bourgeois dans des milieux qui ne l’étaient pas. Le pays, relativement riche comparativement aux autres du continent, s’est aussi peu à peu doté d’équipements culturels (maisons d’opéra, théâtres…). Le « biotope » lyrique sans lequel les artistes émergent rarement existait donc depuis longtemps en Afrique du Sud.

Enfin, l’apartheid connut des exceptions, comme l’Université Witwatersrand, à Johannesburg qui comptait quelques étudiants noirs. Mzilikazi Khumalo, né en 1932, professeur de langues africaines à Wits (le surnom de l’université) est même devenu un compositeur célèbre. On lui doit, notamment, les chants de la cérémonie d’investiture de Desmund Tutu comme archevêque du Cap en 1986, et Princess Magogo, le premier opéra en langue zouloue (sur la vie de la compositrice) en 2001.

 

Malgré l’apartheid, le mélange des musiques, honni des racistes, a donc fait son chemin, à côté de la préservation des cultures autonomes. Le peuple serait-il donc, en quelque sorte, à l’unisson ? « Le chant est prépondérant en Afrique du Sud. Dans ce pays tout le monde chante », explique Patricia Djomsen, « ce n’est pas le cas en Afrique centrale, où il n’y a pas de chorale dans les écoles », ajoute-t-elle.

Au sud du continent, les enfants chantent de la maternelle au lycée, mais aussi à l’église. Ou plus exactement chacun dans sa paroisse, selon sa couleur de peau, mais tous ou presque au sein d’églises protestantes (les trois quarts de la population du pays s’en réclament). « Ces églises sont un peu comme celles aux Etats-Unis, où l’on chante du gospel » précise Patricia Djomsen.

Contrairement au catholicisme qui, jusqu’aux années 1970, refusait les filles et les femmes dans les chœurs (d’où l’invention des castrats pour les remplacer !) et les écarte encore de la liturgie, les églises protestantes  accueillent tout le monde. Dès l’enfance, la petite Pretty est ainsi soliste dans sa paroisse, se préparant sans le savoir à chanter plus tard devant de larges audiences.

La Callas des townships

Levy Sekgapane a lui aussi fait ses premiers pas de chanteur dans un chœur d’église. Comme son aînée, grâce à une bourse d’études, il est diplômé de l’université du Cap, en chant mais aussi en piano. Comme elle enfin, le jeune ténor s’est ensuite formé en Europe (Académie de Lübeck en Allemagne) et a remporté les prix les prestigieux (concours Montserrat Caballé en 2014 et Operalia-Placido Domingo en 2017). Il vient d’entrer dans le cercle des ténors que s’arrachent les grandes maisons d’opéra du monde.

Levy Sekgapane et la soprano roumaine Adela Zaharia, co-lauréate du concours Oepralia-Placido Domingo 2017, entourent le chanteur et chef d’orchestre espagnol (Cape Town Opera)

Pumeza Matshikiza n’a, elle, rien à prouver. La soprano sud-africaine de 39 ans est aujourd’hui une star, même si elle se fait rare. On l’appelle « la Callas des townships » depuis la sortie en 2014 de son CD « Voice of Hope », mélange de chants sud-africains (dont Pata-Pata, le tube de Miriam Makeba) et d’arias du grand répertoire.

 

Pumeza chantant O Mio Babbino Caro de l’opéra Gianni Schicchi de Puccini

 

A elle seule, elle symbolise cette génération post-apartheid partie à la conquête du monde lyrique. Pourtant, ses origines très défavorisées (enfant, elle vivait dans un cabanon en tôle), sa découverte tardive de l’opéra (un air de Mozart à la radio à l’âge de 21 ans) et ses lacunes musicales (elle déchiffre à peine les partitions) font de Pumeza un cas à part. Son mérite n’en est que plus grand.

Pumeza Matshikiza avec les enfants de son ancienne école (capture d’écran)

 

« Même si elle est entourée d’agents et de conseillers, Pumeza est quelqu’un de très simple, de très gentil » raconte Patricia Djomsen. En 2016, la présidente de Woman for Africa a organisé un ambitieux concert caritatif au Théâtre des Champs-Elysées à Paris. Aux côtés de jeunes talents, elle voulait une tête d’affiche, « J’ai contacté Pumeza via sa maison de disque, elle a tout de suite dit oui », poursuit-elle.

Grâce aux recettes du concert, l’association a scolarisé des centaines d’enfants en Afrique et lancer des masters-classes de chant lyrique au Cameroun. « En 2020, nous donnerons un nouveau récital au TCE » annonce joyeusement la jeune femme. Objectif : créer un conservatoire en Afrique de l’Ouest. Patricia Djomsen est déjà très excitée :

« Pretty Yende nous a donné son accord ! ».

En attendant le concert de l’association, les fans de la soprano pourront  l’entendre au TCE le 15 décembre prochain. Vivement l’hiver !

 

 

 

 


Journaliste

https://www.nouvelobs.com/monde/afrique/20180821.OBS1121/afrique-du-sud-les-chanteurs-noirs-nouvelles-stars-mondiales-de-l-opera.html#xtor=EPR-2-[ObsActu17h]-20180826